Douceur, frivolité, sensations. Tels sont les mots qui me sont venus à l’esprit dès la première lecture de cet album étonnant. En effet, le prix qu’a reçu l’ouvrage au Salon du livre de Montreuil n’en a pas que la simple appellation : c’est une véritable Pépite à proprement parler. Il s’agit de Paloma et le vaste monde, écrit par Véronique Ovaldé et illustré par Jeanne Detallante, publié aux éditions Actes Sud junior en octobre dernier.

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De filles en aiguille…

L’histoire commence dans un modeste appartement, et plus précisément dans une petite chambre où dorment trois sœurs : Santa Maria l’aînée, Colombe, que tout le monde appelle Paloma, et Rubéole, qui avait attrapé quand elle était « minuscule », ou qu’elle avait failli attraper, ce n’était pas très clair », de son vrai nom Valérie, la plus petite. Oui, ça faisait beaucoup de filles à la maison, comme le remarque leur mère chérie. Et de fil en aiguille, si cette histoire débute dans un tout petit recoin de Camerone, rue du Capitole, au Mexique, l’une d’entre elles s’apprête à s’ouvrir au vaste monde : Paloma.

 

Madame rêve

Paloma est hantée par ses rêves : ceux que l’on imagine nous-mêmes devant sa collection de boules de neige, que son père, pilote d’avion, a ramené de chacun de ses voyages. Seattle, New York, Le Caire… En même temps que notre héroïne nous nous évadons devant ces sphères de verre qui défilent devant nous yeux :

« Elle regardait sa collection de boules de neige qui datait de l’époque où le monde bougeait encore. »

Or les avions de Paloma ne sont pas ceux de son père, dans lequel il a dû sombrer. Les siens sont en papier et plein d’espoir. Entourée d’une mère qui la dorlote et ensevelie par une ombre paternelle, Paloma est parée pour s’aventurer dans le « vaste monde ».

 

Le souci du détail

« Chaque fille dormaient dans une seule chambre, chaque lit séparé de l’autre par un drap sur un fil rouge ».

Je ne saurais expliquer pourquoi précisément, mais j’ai trouvé cette phrase pleine de tendresse. Énoncée à la première page de l’album, elle annonce un récit qui se soucie du détail, qui s’avère être porteur de sensations, et des nombreuses impressions qui inondent ce livre, à l’image de cette jolie phrase :

« Mais un jour, alors que Paloma était à la fenêtre de la chambre à humer l’air du soir, le vent du Sud apporta une odeur de nougat, un peu de sable doré et un prospectus qui atterrit sur le rebord de la fenêtre ».

Nous aussi, on sent presque cette odeur sucrée du soir d’été… Et aux sensations s’ajoutent des émotions pleines de poésie. Cet extrait, mon préféré, en est l’exemple le plus probant (ensuite je cesserai d’écrire des citations, c’est promis).

 

« Puis elle a regardé sa fille dans les yeux, et dans les yeux de Paloma elle a dû voir la même chose que ce qu’il y avait dans ceux de son pilote de mari, il y avait du sable, du nougat et un magicien. Quelque chose qui criait AVENTURE. Et qui, si elle ne pouvait pas partir à l’aventure, s’étiolerait et deviendrait poussière. Et la mère de Paloma s’est demandée si elle avait vraiment le droit de laisser sa fille devenir poussière. »

 

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Car la mère de Paloma a bien envie de la garder près d’elle. De ne pas la laisser s’aventurer comme son mari l’avait fait. L’histoire nous surprend pourtant : a contrario, celle-ci encourage sa fille à partir à l’aventure, à explorer le monde, avec pour point de départ et de détonation, une fête du village organisée en son honneur. Si la petite est tentée de rester dans cette ville où il fait bon vivre, où demeurent ceux qu’elle aime, la voilà fin prête à décoller, à quitter son enfance.

 

Carnet de voyage

En voyage : voilà où Véronique Ovaldé et Jeanne Detallante nous emmènent à travers cette histoire. Sur le mode du portrait, les trois sœurs nous sont d’abord dépeintes de façon originale, car celles-ci prennent la pose : neutres, stoïques, dotées d’objets qui les représentent. Il s’agit de s’amuser et voyager certes, mais pas seulement, car si les grosses fleurs et couleurs aux tonalités hippie et latines donnent la tonalité de l’histoire, celle-ci oscille avec le noir et blanc, ou plutôt le sépia et le gris. Elles symbolisent les moments de réflexion de Paloma, les moments après lesquels le récit prendra une autre tournure.

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Attention à ne pas passer trop vite sur ces images qui sont elles-mêmes à décrypter. Lorsque l’auteur et l’illustrateur dressent le portrait de Paloma par exemple, au début de l’ouvrage; une porte ouverte sur le monde se cache en arrière-plan… Un monde proche de celui de Matisse, celui du rêve, du surréalisme. Un monde dans lequel la petite fille garde – littéralement – la tête dans les nuages et où vole une blanche colombe, ou une blanche Paloma (qui signifie colombe en français, comme le rappelle l’auteur), si vous préférez. Sa petite sœur, elle, est précédée d’une licorne : celle de l’enfance qui durera encore un peu pour elle. Les doubles-pages, lorsqu’elles ne contiennent pas de textes, ne sont pas sans voix pour autant. À la fin de l’ouvrage notamment, une douple-page expose Paloma, derrière qui se tient son père. Le lecteur comprend ainsi qu’il veille et qu’il continue le voyage avec elle, d’une façon ou d’une autre ; qu’il ne la quittera jamais vraiment (note au lecteur : il suffit pour cela d’observer l’avion en papier qui vole de page en page).

 

Une complicité s’installe ainsi entre le lecteur et le narrateur, qui n’hésite pas à prendre à jouer avec les mots :  « C’est idiot, les surnoms, comment ça vient. Et comment ça reste. », écrit il à propos de la petite Rubéole. Un peu comme le titre de cet album finalement. L’auteur se jouerait-il de nous ? Il ne nous abandonne pas en tout cas, quand bien même l’histoire est sur le point de s’achever : « Et Paloma put enfin découvrir le vaste monde (et elle revint, bien sûr, n’ayez crainte…) ».

Je ne peux donc que recommander cette chaude Pépite, car elle représente, sans hésiter, un des plus beaux albums que j’ai pu rencontrer jusqu’à présent.

Paloma et le vaste monde, Véronique Ovaldé et Jeanne Detallante, Actes Sud junior, octobre 2015.