Dans un monde divisé où chacun vit replié sur lui-même, il est parfois difficile de s’ouvrir aux autres cultures. Heureusement, certains livres peuvent nous aider à lever les yeux et à mieux comprendre le monde qui nous entoure. C’est le cas de La Controverse de Valladolid de Jean-Claude Carrière, un roman particulièrement émouvant sur l’esclavage et la religion. Il a également été adapté en film et en pièce de théâtre.

Le contexte historique

1492 : Christophe Colomb découvre l’Amérique. Tout le monde connaît cette date, mais que représente-t-elle vraiment ? C’est un bouleversement à la fois pour les Espagnols et pour les Indiens. Le problème, c’est que les uns s’en remettent plus vite que les autres… Deux modes de vie qui s’affrontent, deux civilisations que tout oppose et qui se retrouvent brusquement face à face. Naturellement, un rapport de force s’installe et l’une des parties tente de dominer l’autre. Elle y parviendra d’ailleurs sans trop de mal.

En effet, quand les conquistadors arrivent dans le Nouveau Monde, ils sont accueillis par des Indiens ébahis mais chaleureux. Ces « bons sauvages » leur offrent des présents somptueux et les traitent comme des dieux, leur remettant tout ce qu’ils possèdent. En échange, les colons apportent la guerre, la mort et l’esclavage. Ils sont persuadés que leur devoir est de civiliser ce « peuple inférieur » et de le convertir à la vraie foi, le catholicisme. Mais rapidement, des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent contres ces injustices et ces massacres commis au nom de Dieu.

La véritable controverse

Parmi les hommes qui choisissent de défendre la cause des Indiens se trouve un dominicain, Bartolomé de Las Casas, prêtre en Amérique. Il se fait le porte-parole de ceux qu’il considère comme ses frères : s’il admet la nécessité de les évangéliser, il veut le faire sans violence. Las Casas juge la patience préférable, à force de charité et d’explications théologiques.

Il s’oppose donc à la parution d’un livre de Ginès de Sépulvéda prônant la guerre comme moyen d’accomplir la volonté divine. Ce philosophe reprend à son compte les idées d’Aristote pour établir des distinctions entre les hommes et pour les classer en différentes catégories, tout en soutenant que la conversion ne peut se faire que par le sang et les armes.

Vers 1550 a lieu la controverse de Valladolid (en Espagne) opposant plusieurs protagonistes, à la demande du roi Charles Quint. À l’époque, on entend par « controverse » un « débat » ou une « rencontre ». Cet affrontement a pour but de définir clairement le statut des Indiens, en décidant s’ils ont une âme ou s’ils n’existent que pour servir les Espagnols. La réponse à cette question est primordiale car elle pourrait entraîner soit l’éradication du peuple indien, soit le retrait des Espagnols en Amérique.

Las Casas et Sépulvéda ne sont pas les participants réels de cette controverse, dont on ignore presque tout. Mais l’on sait qu’ils ont échangé des lettres et fait des déclarations contradictoires ; ils présentèrent plusieurs arguments afin de convaincre l’Église et la royauté. Si les conclusions de cette controverse demeurent aujourd’hui inconnues, rien ne nous interdit d’imaginer…

Le roman

L’écrivain Jean-Claude Carrière imagine donc sa controverse à l’occasion du 500e anniversaire de la découverte de l’Amérique. À partir d’éléments réels, il réécrit la scène telle qu’elle aurait pu se dérouler en respectant la réalité historique. Il reprend les mêmes personnages, les place dans la même situation et leur attribue des arguments tout à fait probables. Il se base sur les principales idées répandues à l’époque et résume l’essentiel des positions des deux parties. Le résultat est un hymne à la tolérance, à la fraternité et surtout à la compréhension !

Les protagonistes sont approfondis et développés de manière cohérente. Sépulvéda est un philosophe maniant très bien la logique et la rhétorique, excellent orateur au discours parfaitement organisé. Pour lui, la forme compte parfois plus que le fond, peut-être car il a rarement été confronté à de véritables Indiens. Mais il a l’art de séduire le public.

Las Casas, au contraire, a réellement vécu ce dont il parle. Il connaît son sujet et s’implique personnellement dans son dialogue – via des exemples concrets. Il décrit avec précision la dure réalité qu’il dénonce, car il a partagé la misérable condition des Indiens et les a vus mourir ; personne n’est mieux placé que lui pour défendre cette cause. Il est engagé émotionnellement et a la force de transmettre ce ressenti à son auditoire.

Viennent s’y ajouter un représentant de la Couronne espagnole, un légat du Pape chargé de prendre la décision finale, et deux colons espagnols. Ces caballeros venus témoigner de leur expérience personnelle replacent le débat dans un cadre strictement pragmatique ; ils évoquent la main d’œuvre gratuite et le manque à gagner que sa perte représenterait. Sépulvéda va même jusqu’à faire venir des « spécimens » indiens en chair et en os pour étayer ses théories.

Principaux arguments

Las Casas (contre l’esclavage) :

• Les Indiens ne font pas la guerre aux Espagnols, mais se montrent au contraire amicaux ; il n’y a donc aucune raison de les massacrer ainsi.
• L’évangélisation est incompatible avec la violence car ce sont deux concepts fondamentalement opposés (notamment selon la Bible).
• Les Indiens ont leur propre perception de l’art et sont très habiles de leurs mains, voire même intelligents.
• Les sacrifices humains qu’on leur reproche et que l’on qualifie de barbares sont pourtant présents dans la Bible.
• Les Indiens ressemblent aux Espagnols par bien des aspects (physiques et moraux) ; ils sont des créatures de Dieu et méritent donc le respect et la dignité dus à tout être humain.

Sépulvéda (pour l’esclavage) :

• Les Indiens sont des animaux car ils offrent à leurs dieux des sacrifices humains (ce qui prouverait de toute façon, même s’ils étaient des hommes, qu’il serait indispensable de les évangéliser).
• Selon Aristote, il existe des esclaves-nés désignés par la Nature ; c’est le cas des Indiens qui sont stupides, ignorants et surtout dénués d’âme.
• L’évangélisation libre et pacifiste menée dans certaines colonies n’a donné aucun résultat ; elle est donc impossible et ne peut passer que par l’esclavage.
• Les Espagnols mènent contre les Indiens une guerre sainte (et donc juste) afin de les évangéliser et de les convertir à la véritable foi (le christianisme). C’est la volonté de Dieu.

La fin du livre parviendra à trancher, de manière complexe et surprenante. À dire vrai, je n’imagine pas d’autre dénouement possible ! C’est à mon avis le meilleur passage du roman, car c’est là que réside toute l’intelligence de l’auteur. Il évite avec brio le « oui » ou le « non » catégorique au profit d’une solution beaucoup moins simpliste… et beaucoup plus intéressante. C’est l’atout majeur pour vous convaincre de lire La Controverse de Valladolid.

Quelques citations

« Il a été dit par Notre Seigneur Jésus-Christ : « Je suis la vérité et la vie. » Je vais m’efforcer de dire la vérité sur ceux à qui nous sommes en train d’enlever la vie. »

« Pourquoi avons-nous fait ce que nous avons fait ? Pourquoi toutes ces marches, et ces tempêtes, et ces batailles continuelles ? […] Pourquoi Dieu l’a-t-il voulu ? Pourquoi a-t-il collé les yeux de la plupart des hommes avec de la glu ? Pourquoi les a-t-il envenimés du goût de l’or et de la possession ? Pourquoi a-t-il donné à certains d’entre eux l’intelligence la plus fine pour défendre l’horreur totale ? Lui qui est l’éternel amour et la puissance sans limites, pourquoi nous a-t-il tirés vers le contraire de l’amour ? Pourquoi la haine et la violence sont-elles si fortes, si durables, si constamment établies dans nos cœurs ? Pourquoi ne sommes-nous pas comme les anges ? »

« Pour anéantir des coutumes que nous appelons barbares, nous nous sommes faits plus barbares encore ! »

Références :

• Le roman : Jean-Claude Carrière, La Controverse de Valladolid, Pocket, 1993.
• Le profil : Claude Puzin, La Controverse de Valladolid, Hatier, collection « Profil littérature », 2004.
• La pièce de théâtre : Jean-Claude Carrière, La Controverse de Valladolid, Flammarion, collection « Étonnants classiques », 2006.
• Le film : Jean-Daniel Verhaeghe, La Controverse de Valladolid, avec Jean-Louis Trintignant et Jean-Pierre Marielle, 1992.