Éditeur depuis 1975, Christian Bruel n’a pourtant pas trouvé sa vocation immédiatement : se pliant au désir paternel, il a d’abord tenté d’être chimiste puis avocat. Heureusement pour nous – et pour ses milliers de lecteurs -, ces deux carrières ont échoué et il a fini par créer une agence de presse. Il peut aujourd’hui revenir avec amusement et lucidité sur quarante années d’aventures éditoriales, du Sourire qui mord aux éditions Être.

Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon

C’est donc en 1975 que tout commence, avec Histoire de Julie qui avait une ombre de garçons. Pour créer ce qui deviendra un album culte et emblématique de sa maison, Christian Bruel « s’acoquine » avec Anne Bozellec… recrutée sur petite annonce dans le journal Libération ! Ce duo qui aurait pu ne jamais voir le jour signera ensemble plus d’une vingtaine de livres.

Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon

Double-page intérieure de l’album Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon

Mais l’histoire de Julie, qui balaie avant l’heure les théories du genre avec audace et simplicité, ne plait pas à tout le monde. Ce titre vaudra à la maison d’édition une « mise sous surveillance » de la part du gouvernement pour cause de « pornographie infantile ». Quiconque l’a lu a pu se rendre compte du caractère infondé de ces accusations, qui n’ont heureusement pas empêché l’album de se vendre à 5 000 exemplaires dès la première année. Il a d’ailleurs été réédité aux éditions Être puis Thierry Magnier, adapté 7 fois au théâtre, et fait l’objet d’une tentative – avortée – d’adaptation cinématographique. Julie n’a pas dit son dernier mot !

Photo du spectacle Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon

Adaptation théâtrale par Comme une compagnie avec Charlotte Castellat dans le rôle de Julie.

Le Sourire qui mord

Au rythme d’un livre par an, les éditions du Sourire qui mord survivent tant bien que mal. Et si vous lui demandez d’où vient le nom de sa maison, Christian Bruel se contente d’en dévoiler l’anagramme qui lui est apparu comme une évidence : « Le risque ou dormir ». Il inscrit à son catalogue des textes innovants mais difficiles, souvent énigmatiques. Particulièrement attentif – et inventif – au rapport texte/image, il souhaite briser les grands tabous de la littérature jeunesse de l’époque, comme le rapport au corps.

L’aventure dure dix ans, jusqu’en 1985. Les difficultés financières obligent alors Christian Bruel à chercher de l’aide pour poursuivre son projet : ce sera Pierre Marchand, charismatique fondateur de Gallimard Jeunesse, qui lui apportera un soutien financier et logistique tout en lui laissant une totale liberté éditoriale. Jusqu’à l’arrivée d’un nouveau directeur général, qui mettra fin à l’accord entre les deux maisons en 1995 : c’est la fin du Sourire qui mord.

Les éditions Être

Créées un an plus tard, les éditions Être (« parce qu’il vaut mieux être qu’avoir été ») reprennent les mêmes auteurs et poursuivent la même ligne éditoriale : des albums engagés qui bousculent les codes, vont chercher le lecteur et réclament un effort de participation. Et la réaction du gouvernement est elle aussi la même, avec de nouvelles censures (notamment contre Quand serons-nous sages ? et Quand serons-nous diables ?, comptines impertinentes de notre patrimoine culturel). Le succès est néanmoins au rendez-vous, avec par exemple Chonchon tiré à 30 000 exemplaires.

Bibliographie sélective

La fin des éditions Être en 2012 est liée au changement de politique de son diffuseur Harmonia Mundi et à la difficulté de le remplacer. Mais entre-temps, Christian Bruel est parvenu à publier des albums forts qui résonnent aujourd’hui encore, et à imposer sa vision du métier d’éditeur. Se refusant absolument à faire des compromis et des lives grand public (quitte à mettre la clef sous la porte), il est notamment à l’origine de :

Hänsel et Gretel de Susanne Janssen (primé à la foire internationale de Francfort), l’un de ses albums les plus emblématiques pour lequel il propose une toute nouvelle traduction. On y aperçoit en filigrane l’autoportrait de Frida Kahlo en cerf blessé et le Portrait d’une dame de Piero della Francesca.

La Belle et la Bête de Nicole Claveloux (l’une des fidèles complices de Christian Bruel), inspiré par le film de Jean Cocteau et imprimé à l’argent pour obtenir un effet de profondeur (excusez du peu).

Petits Chaperons Loups de Nicole Claveloux, un livre-objet original où la coexistence de deux univers permet de « faire l’impasse sur les mots » (un pari plutôt osé). Christian Bruel utilise ici un système génératif pour créer du sens à partir de différentes combinaisons.

La Grande Question de Wolf Erlbruch, qui essaie sans le dire d’expliquer aux enfants pourquoi ils sont sur la Terre. Primé à la foire jeunesse de Bologne et traduit dans plus d’une dizaine de pays, cet album philosophique a été offert comme cadeau de naissance à tous les enfants nés en 2004 dans le département du Val-de-Marne. C’est l’un des succès les plus marquants des éditions Être.

La Grande Question (Wolf Erlbruch) couverture

Couverture de La Grande Question par Wolf Erlbruch

On pourrait citer encore Les Chatouilles qui lui vaut des accusations de pédophilie, Nic nac noc qui illustre un même texte de trois façons différentes, ou encore Petites musiques de la nuit, album animalier pour lequel Christian Bruel s’offre les services d’un tigre, d’un boa et d’un aigle. (Oui, dans l’édition aussi on peut louer des animaux !) Mais le mieux est de vous laisser vous faire une idée par vous-même, en allant visiter quelques sites Internet et en lisant quelques-uns de ces albums croustillants.

Site des (défuntes) éditions Être
Ouvrages du Sourire qui mord repris aux éditions Gallimard