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La vie devrait être bien partie quand on s’appelle Jewel, non ?

« Grandpa a arrêté de parler le jour où il a tué mon frère. Mon frère s’appelait John, puis Grandpa a dit qu’il ressemblait plus à un oiseau, avec sa manie de sauter du haut de n’importe quoi, et le nom, Bird, lui a collé à la peau. […] Le jour où Bird a tenté de s’envoler, toutes les grandes personnes étaient dehors à le chercher – sauf Ma et Grandma. Parce que ce jour-là je suis née. Et personne ne m’a jamais appelée autrement que Jewel, même si, parfois, je le souhaiterais. Ma et Pa répètent toujours que c’est mon nom parce que je suis précieuse, mais je me dis des fois que c’est parce qu’il commence par J, comme John, et qu’il leur manque, et qu’ils ne voulaient pas me donner un nom ordinaire, Jenny ou Jackie. Parce que John avait eu un nom ordinaire, et maintenant il est mort. »

Cette première page du roman nous plonge directement dans le ton de l’histoire. Jewel, du haut de ses douze ans, en sait déjà beaucoup sur la souffrance. Le silence règne dans sa famille, depuis la mort de Bird. Sans se l’avouer, ce grand frère disparu lui fait de l’ombre et parfois, elle le jalouse. En fin de compte, Jewel n’est ni malheureuse, ni heureuse. Sa vie d’enfant unique solitaire lui convient, sûrement parce qu’elle n’a jamais connu autre chose.

Le soir de son anniversaire, et donc aussi celui de la mort de Bird, Jewel va se promener dans les champs et monte à un grand arbre où, à sa grande surprise, elle n’est pas seule. Un garçon assis sur une branche commence à lui faire la conversation. Pour Jewel, c’est une première. Elle répond avec prudence aux questions enthousiastes du garçon.

« Si vous offrez trop de vous-même, trop vite, à quelqu’un, il risque de s’en emparer sans autre forme de procès et de partir avec. Et si vous êtes, comme moi, pas grand-chose au départ, vous avez intérêt à prendre soin du peu que vous avez. »

En outre, le garçon s’appelle John. Coïncidence ou malédiction ?

Les origines jamaïcaines du côté paternel de sa famille font qu’ils se méfient des duppies : esprits incapables de quitter la terre et qui tourmentent les vivants. Pour Pa et Grandpa, John n’est qu’un esprit vengeur qui vient leur prendre un autre de leurs enfants.

Jewel cherche à se faire sa propre idée de la vie, de la mort, des esprits et de la nature, de qui elle est ainsi que des intentions de John. Se pourrait-il que son premier et seul ami soit un ennemi qu’il faille chasser à coup de riz et de romarin ? L’apparition de John dans la vie de la famille crée une telle agitation que les mots commencent à surgir du silence…

Bird, roman dense et fort en émotions, débute doucement. On se familiarise avec les personnages et leurs attitudes parfois étranges. Plus les pages se tournent, plus on sent que quelque chose se cache au noyau de cette famille et on désire le découvrir. Les allusions aux esprits et aux duppies se multiplient et viennent entourer l’histoire d’une couche supplémentaire de mystère.

Ce roman traite aussi de la relation difficile entre Jewel et ses parents, et des efforts prodigués par chacun pour retrouver la paix. On en apprend aussi beaucoup sur l’univers et les étoiles, la passion de John, ainsi que la géologie, la passion de Jewel. Leur amitié est sincère et respectueuse de leurs différences.

Un roman très complet !

Bird de Crystal Chan, publié en 2014 aux éditions Actes Sud, dans la collection Hélium. Ce roman est traduit de l’anglais par Pierre Marmiesse.

Ariane