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Manon 11 min

Paroles de libraire – Anahita, libraire chez Chantelivre

Au cours de ces dernières années, nous avons eu la chance de rencontrer des auteur·ice·s et illustrateur·ice·s de talent. Nous aimerions désormais élargir ces rencontres à un cercle plus large de métiers de la littérature jeunesse, à commencer par les libraires. Ils ont largement contribué à la découverte de nombreuses de nos pépites, nous avons donc eu envie les mettre en avant, en revenant sur leur parcours, leur profession et leurs coups de cœur.

Nous avons le plaisir d’inaugurer cette série de chroniques, « Paroles de libraire », avec Anahita Ettehadi, en poste dans la foisonnante librairie jeunesse Chantelivre, à Paris dans le 6e arrondissement. En plus d’être libraire, Anahita est aussi autrice. Elle a écrit le tendre et envoûtant album La Danse des Flammes illustré par Clémence Monnet, qui vient de paraître aux Éditions L’étagère du bas. Nous y reviendrons prochainement, et vous invitons chaleureusement à vous le procurer !

En attendant, allons à la rencontre d’Anahita, une libraire passionnante et pleine d’entrain.

Peux-tu te présenter ?

Je suis née en Espagne d’un père iranien et d’une mère franco-arménienne. J’ai vécu une bonne partie de ma vie en France. J’ai fait un bac littéraire, une licence LLCE Espagnol à Tours, et un an d’Erasmus à Saragosse. J’ai suivi ensuite le Master 1 « Création littéraire du Havre ». C’est après cette première année de master que j’ai réalisé mon premier stage en librairie. Puis j’ai fait un Master 2 « Patrimoine écrit et édition numérique » au CESR de Tours. J’ai ensuite fait un stage dans l’éditorial chez Actes Sud Junior, et j’ai vraiment adoré cette expérience.

C’est ma tutrice de l’époque qui m’a mise sur la voie de la librairie. Ce que j’ai apprécié en découvrant ce milieu, c’est que nous avons accès à tous les catalogues. On peut conseiller toutes les maisons d’édition, et s’il y a des livres que l’on aime un peu moins, on n’est pas obligé de les présenter aux clients. C’est un milieu très vaste, et c’est ce qui m’a intéressée.

J’ai été par la suite assistante de français dans un établissement bilingue, en Espagne, où j’enseignais et animais des activités de la sixième à la terminale, dans toutes les matières. Mais ce poste ne m’intéressait pas, et en voyant passer une annonce pour la libraire Jean Jaurès, à Nice, j’ai postulé. J’y ai été embauchée et y suis restée deux ans. J’ai ensuite travaillé un an à Suresnes à la librairie Point de Côté jeunesse et je suis maintenant à la librairie Chantelivre Paris depuis janvier 2019.

À la librairie Jean Jaurès, nous avions un fonctionnement très large. Nous étions trois employées en charge du rayon jeunesse, de la petite enfance aux jeunes adultes. Lorsqu’on répondait à un client, on s’occupait de ses demandes de A à Z, aussi bien s’il voulait un livre pour un enfant de 3 ans que s’il en cherchait un pour lui-même. En revanche, si sa demande était spécifique, du type roman policier, livre d’histoire ou livre de cuisine, c’était mes deux autres collègues spécialisés qui s’en occupaient. Le fonctionnement à Chantelivre est plus sectorisé (rayons adulte, jeunesse et enfance). 

De quelle tranche d’âge es-tu en charge chez Chantelivre ?

Je conseille les ouvrages pour les 7-20 ans.

As-tu le temps de lire des livres qui ne sont pas pour le travail ?

Oui, car on fonctionne aussi par affinités. Si un livre ne me tente vraiment pas, je ne le lis pas, mais regarde un peu de quoi ça parle. J’aime assez peu les romans historiques par exemple, mais ce qui est chouette, c’est que tous les membres de l’équipe se complètent. En général, j’essaie de varier mes lectures. Je choisis souvent un livre qui sera « rentable », c’est-à-dire un livre qui peut à la fois me plaire et à la fois fonctionner pour la librairie. Et de temps en temps, je lis aussi des livres de littérature générale.

Vous proposez aussi de la littérature générale ?

Tout à fait, mais ce n’est pas moi qui conseille sur ce secteur. Chantelivre aura bientôt 50 ans et la partie « adulte » existe depuis environ une dizaine d’années. Elle a été développée pour les parents qui venaient pour leurs enfants.

Dans cette librairie, chacun gère un ou plusieurs rayons. Moi par exemple, je suis en charge du rayon mangas – qui s’est d’ailleurs agrandi et j’en suis très contente – des policiers, des albums 7-10 ans, et de la BD jeunesse.

Comment fonctionne ton métier concrètement ?

Les libraires reçoivent les représentants des maisons d’édition afin de choisir les nouveautés à venir qu’il y aura en rayon. Pour ce cas précis, ce sont la directrice et ma responsable de rayon qui s’en occupent. Il y a également la réception. C’est-à-dire que les libraires déballent les colis de réassort, c’est-à-dire les titres de fond que l’on recommande, et de nouveautés. J’ai fait un peu de réception à mes débuts, en stage. Viennent ensuite le rangement et le facing : nous mettons en rayon le réassort et en avant les nouveautés. Et le plus gros du travail reste bien sûr le conseil client, qui est une priorité avant tout.

Et tu t’appropries ensuite les livres qui t’intéressent ?

Oui, s’il y a un titre qui t’intrigue, tu peux en demander le service de presse à l’éditeur. C’est ce que j’ai fait par exemple avec les romans de Philippe Le Roy. J’ai adoré ses trois derniers romans – surtout Dans la maison – et j’ai trouvé aussi qu’il collait parfaitement à la clientèle. Je l’ai donc mis en pile et il s’est très bien vendu. C’est chouette, tu peux vraiment t’approprier les livres et mettre en facing ce que tu veux, tu as une certaine liberté. Et il y a aussi des livres que les clients s’attendent à voir, du type L’enfant, la taupe, le renard et le cheval de Charlie Mackesy, qu’il faut mettre en évidence.

Que préfères-tu dans ton métier ?

Peut-être la période de Noël. Bien qu’on appréhende toute la charge de travail – nous travaillons souvent 6 jours sur 7 – c’est une belle période parce qu’il y a plein de nouveautés et en tant que libraire, on se fait plaisir au niveau des conseils.

J’aime beaucoup mettre les livres en place aussi, et conseiller mes clients ; par exemple cette jeune fille de troisième qui vient depuis qu’elle est en primaire. C’est touchant de la voir évoluer, de voir ses goûts changer. C’est gratifiant parce que certaines clientes et certains clients viennent te voir toi, en particulier. Et parfois, ils viennent nous voir par rapport à notre spécialité (animalier, fonds, historique…). Pour ma part, c’est plutôt l’horreur, le policier et les mangas. C’est particulièrement plaisant de conseiller ces secteurs-là ! En mangas, par exemple, je mets en rayon des livres que j’ai lus ado comme Death Note et conseille aussi des Chair de Poule que j’adorais, petite.

Qu’aimes-tu le moins ?

Les questions débiles : « vous avez un vrai livre ? » Une BD, c’est un vrai livre ! Parfois on fait un peu les imbéciles : « un vrai livre, c’est-à-dire ? » Ou quand on nous demande d’aller aux toilettes. Quand un client te juge ou qu’il doute de tes capacités de libraire, c’est très désagréable. Quand les clients te parlent mal, l’attitude de certains d’entre eux… Ce qui est dommage, c’est que même si un client a été adorable, le client désagréable va casser ta journée et c’est parfois un peu dur moralement.

Ton livre préféré ?

Il y a tout un tas de romans que j’aime, mais l’objet livre, l’illustré, reste mon genre de prédiction. Comme la série Rilakkuma, que j’ai essayé de lire en japonais via une application de traduction.

La collection Chair de Poule a par ailleurs joué un grand rôle dans ma vie de lectrice. J’ai lu assez tard à cause de ma dyslexie. Je voyais la lecture comme des devoirs. Et les Chair de Poule ont tout changé. Il y en a dont je me souviens de façon intacte des années après ! Ce n’est que vers la troisième que j’ai commencé à lire de « gros livres » notamment la série Eragon.

Le 5e règne de Maxime Chattam, à mi-chemin entre le fantastique et le policier, m’a énormément marquée aussi.

En livre illustré, je dirais peut-être les Encyclopédies de fantômes et de revenants chez Glénat, deux très beaux livres sur le folklore des fantômes, illustrés par tout un collectif brillant d’auteurs et illustrateurs (Pierre Dubois, Éliane Black Mor’ et Carine M.). L’album Louve de Fanny Ducassé compte aussi beaucoup pour moi. C’est grâce à ce livre que j’ai écrit La Danse des Flammes.

Des perles de client ?

Une bande de trois collégiens. Une jeune fille me demande un livre scolaire. Je lui demande si c’est à « L’école des loisirs » et elle me répond « non, non c’est pour le Collège Jean René* » (*Ce n’est pas le vrai nom.) Elle pensait que je parlais de son établissement ! C’était mignon.

« Vous avez les Mortadelle ? », au lieu de Mortelle Adèle.

Un jeune homme me demande si j’ai Jacques le fataliste de Diderot. Je lui dis qu’il est disponible en Folio, à tant d’euros, et il me répond : « Ah non je vais pas le prendre, c’est plus cher qu’un kebab ! »

Une librairie préférée ?

Il y en a plusieurs : Le Renard Doré, dans le 5e, la librairie franco-japonaise Junku dans le 1e à Paris, Libr’enfants, une librairie spécialisée jeunesse à Tours, et la librairie L’Eau Vive à Avignon.

J’aime beaucoup le Merle Moqueur, dans le 20ème à Paris, en ce qui concerne la bande dessinée. Il y a aussi la librairie Delamain en face de la Comédie-Française, dans laquelle ils vendent des livres anciens.

Récemment, j’ai découvert la librairie anglophone Smith & Son. Le lieu est magnifique et je suis triste de ne pas pouvoir lire de façon complètement fluide anglais (en ce qui concerne les romans) !

Un endroit et un moment préférés pour lire ou écrire ?

Pendant un moment, j’aimais beaucoup aller à la Mouette Rieuse, une librairie-café pour lire et écrire. J’adorais le café Sept Cinq, aux Halles, mais malheureusement il a fermé. C’est là que j’avais fait les envois du projet La Danse des Flammes, et j’en avais écrit une grande partie là-bas. Je cherche un endroit un peu pareil maintenant. C’était vraiment mon QG !

Ce que je préfère, c’est travailler avec un petit chocolat viennois quand il pleut un peu dehors. Et j’aime beaucoup lire au parc Georges Brassens.  

Le matin, durant mes jours de repos, j’aime bien prendre mon temps. Faire des petites emplettes de livres, me poser et prendre un chocolat. J’aime bien lire le soir aussi – même si je préfère l’après-midi – et faire des sessions d’écriture. En ce moment, j’essaye d’écrire pour la collection « Hanté » chez Casterman, le parallèle de la collection « Chair de Poule » en français.

Sur Instagram, tu as créé un fil entre tes posts grâce à Rilakkuma. Il y a une vraie cohérence entre tes publications, elles sont particulièrement réussies et originales.

Merci beaucoup, ça me fait très plaisir ! Car, c’est vrai, créer des posts Instagram représente pas mal de travail. Lorsque que je n’ai pas envie d’écrire de chroniques – qui demandent plus du temps – je publie juste un petit post à partir du personnage de Rilakkuma. Je trouve que c’est assez récréatif d’imaginer des endroits où tu pourrais poster une recommandation de livre, sous différents angles, en prenant certaines illustrations en photo… En dehors du plaisir de les partager simplement, le côté créatif de la mise en scène de la photo me plaît beaucoup.

Ce compte m’a aussi permis d’entrer en contact avec certains éditeurs – c’est un peu comme une vitrine professionnelle. Quand j’ai découvert Rilakkuma par exemple, j’ai eu un vrai coup de cœur. Je commençais à publier plein de choses en rapport avec ce personnage, et un jour l’éditeur de Noeve Grafx est venu me voir à la librairie pour me proposer les service de presse du manga en avant-première, suite à mes posts Instagram. J’étais super contente ! Cette rencontre réunissait tout ce que j’aime : Rilakkuma et les livres. Grâce à ce personnage, j’ai également pu discuter avec d’autres personnes fans qui vivent au Japon, en Thaïlande ou à Singapour.

Un conseil à donner à quelqu’un qui voudrait se lancer dans la librairie ?

Je conseillerais vraiment de faire une formation, même si certaines librairies n’en demandent pas. Un DUT ou une licence professionnelle sans forcément aller jusqu’à un bac + 5, c’est l’idéal, pour acquérir d’emblée le côté pratique. Le but est de connaître les logiciels de base, Librisoft ou Médialog, et de comprendre que c’est très physique. C’est un beau métier, mais il ne faut pas imaginer que nous lisons toute la journée. Loin de là ! Et bien sûr, il faut lire souvent, être curieux, et se spécialiser dans un secteur en particulier (jeunesse, sciences humaines, BD…)

Un très grand merci à Anahita pour son temps et toutes ses précieuses recommandations !

Vous pouvez retrouver son actualité et ses conseils de lecture sur son compte Instagram.

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